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L'ayahuasca au féminin

1 août
3 min de lecture


Les femmes Shipibo et la médecine de la forêt

Chez les Shipibo-Konibo, peuple autochtone de l'Amazonie péruvienne, la médecine traditionnelle est intimement liée à la forêt, aux plantes, aux rivières et aux esprits qui habitent ce territoire. Elle ne peut être dissociée du lieu qui l'a vue naître, ni des générations qui en ont transmis les savoirs. Dans cette tradition, la plante n'est pas considérée comme un simple remède que l'on pourrait extraire de son environnement et utiliser n'importe où. Elle s'inscrit dans un monde vivant, dans un équilibre et une relation profonde avec le territoire amazonien.

Pour les Shipibo, elle est au cœur d'un système de guérison beaucoup plus vaste, fondé sur la relation avec les plantes, les diètes, les chants, les rêves et la connaissance du monde invisible. Il est donc essentiel de comprendre que cette médecine appartient à son biotope et à sa culture d'origine. La forêt amazonienne n'est pas un décor autour de la cérémonie, elle en est essentielle pour ressentir la médecine, c'est l'écrin dans lequel elle se déploie le mieux.


Parmi les gardiens de cette tradition, j'affectionne particulièrement les femmes Shipibo qui occupent une place toute particulière. Leur manière de transmettre et d'accompagner la médecine est souvent profondément liée à leur relation au chant, à l'écoute et à une forme de sensibilité intuitive. Lorsqu'elles chantent les ícaros, ces chants de médecine qui accompagnent les cérémonies, leur voix semble devenir un fil invisible entre le monde humain, celui de la forêt et des autres dimensions.

L'ícaro n'est pas simplement une chanson. Dans la tradition Shipibo, il est considéré comme un chant de médecine, un langage transmis à travers l'expérience et la relation avec les plantes. Chaque chant possède sa propre intention, sa propre vibration, son propre mouvement. La voix de la curandera accompagne, enveloppe, berce et traverse l'espace de la cérémonie. Elle peut être douce et enveloppante, puis devenir plus puissante, plus précise, comme si le chant venait remettre de l'ordre là où quelque chose avait été perturbé. Pour l'avoir vécu, je ne peux pas envisager une cérémonie sans ces puissants Icaros, car seul un Icaros peut nous sortir d'un moment plus difficile à vivre en cérémonie.


La présence des femmes dans cet univers est particulièrement fascinante. Leur façon d'accompagner la médecine peut donner une impression différente de celle des hommes, non pas parce que l'une serait supérieure à l'autre, mais parce qu'elle semble souvent porter une qualité énergétique particulière. Là où certains hommes peuvent transmettre une présence plus directive, structurante ou ancrée, les femmes sont parfois décrites comme apportant une énergie davantage enveloppante, intuitive, réceptive et profondément reliée au cycle de la vie.

Cette distinction ne doit évidemment pas être généralisée à toutes les femmes ni à tous les hommes. Chaque curandero ou curandera possède son propre chemin, sa propre médecine et sa propre relation aux plantes. Mais dans l'expérience de nombreuses personnes qui ont été en contact avec cette tradition, la présence féminine peut être ressentie comme une force qui ne s'impose pas nécessairement, mais qui accompagne, contient et écoute.

Chez certaines femmes Shipibo, le chant semble aussi prolonger quelque chose de très ancien, transmis de génération en génération. Leur voix devient un espace de passage, comme un col d'utérus duquel on va naître. À travers les ícaros, elles ne transmettent pas seulement des sons, mais une mémoire, une relation au territoire, une connaissance du monde végétal et une manière d'habiter le lien entre le visible et l'invisible.

Ce qui me touche particulièrement dans cette tradition, c'est cette idée que la médecine ne se trouve pas uniquement dans la plante. Elle se trouve dans la relation à la forêt, aux ancêtres, aux plantes, au chant, à la communauté et à la personne qui reçoit la médecine. La guérison, dans cette vision du monde, n'est pas un acte isolé, elle se tricote dans un tissu vivant beaucoup plus vaste.

Les femmes Shipibo nous rappellent ainsi que la médecine peut aussi passer par la voix, par l'écoute et par une présence profondément enracinée dans le vivant avec douceur. Leurs chants semblent porter quelque chose de la forêt elle-même, son mystère, sa puissance, mais aussi sa capacité à transformer sans jamais se laisser complètement saisir.

Approcher cette tradition demande donc avant tout de l'humilité et du respect. Respect envers un peuple qui a préservé ses savoirs malgré une histoire souvent douloureuse, respect envers les femmes et les hommes qui en sont les gardiens, et respect envers la forêt amazonienne, qui demeure le véritable berceau de cette médecine. Elle appartient à une terre, à une culture et à un monde vivant avec lequel elle forme un tout.


Texte en hommage à deux femmes chamanes Shipibos exceptionnelles, Silvia & Karina

Inspiré de la lecture du livre: L'univers enchantés des indiens Shipibos par Luis Urteaga Cabrera


Reportage à voir: She is a shaman https://youtu.be/Lra4c4LwCBw?si=vulXqDTLFmZnZ1NK


Nathalia Maria Vicenza

 
 
 

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